La psychanalyse comme « féminisme manqué » ? - Lecture de La féminité de Freud
La féminité est un recueil des éditions Payot rassemblant quatre textes de Freud consacrés à la sexualité féminine, dont la lecture suscite une impression ambivalente. Si certaines analyses témoignent d’un effort réel pour s’émanciper des préjugés dominants de son époque, ces avancées semblent régulièrement compromises par des schémas explicatifs rigides et, souvent, injustifiés. Cet article a pour but de restituer le contenu des différents textes, de montrer leurs apports théoriques tout en mettant en lumière les limites de la théorie freudienne. En définitive, il s’agira de montrer en quoi la psychanalyse, conformément à l’expression de Laurie Laufer, est un « féminisme manqué ».
Dans le premier texte intitulé « Un cas d’homosexualité féminine », Freud fait part de positions extrêmement avancées pour son temps. Il refuse de qualifier l’homosexualité de pathologie et reconnaît implicitement le rôle des normes sociales sur les individus. Nous devons souligner qu’il s’agit d’une position particulièrement moderne dans un contexte où les discours médicaux et moraux voyaient l’homosexualité comme une maladie. Cette ouverture a pourtant des limites puisqu’en rejetant la thèse de la pathologie, Freud se jette sur des explications œdipiennes. Il interprète alors l’homosexualité féminine comme une vengeance de la part de la fille, qui serait en opposition avec son père, une interprétation qui a encore des conséquences sur la manière dont est socialement perçue l’homosexualité féminine. Cette réduction à un schéma unique est alors problématique : en plus d’être peu convaincante, elle vise à gommer la diversité des expériences tout en prétendant « expliquer » l’homosexualité. De plus, Freud oscille constamment en sautant d’un concept à l’autre : il associe fréquemment l’homosexualité à une inversion des rôles de genre, tout en reconnaissant par ailleurs que cette corrélation ne correspond pas à l’expérience empirique. Les analyses de l’auteur semblent alors fragiles puisque, bien que le lien qu’il établit soit contesté par sa propre analyse, il continue de s’en servir dans le raisonnement. L’auteur ne cesse de parler de « l’invariant bisexuel », thèse, toujours supposée, jamais démontrée, d’une bisexualité universelle qui est au cœur du raisonnement freudien.
« La différence anatomique entre les sexes » est le second texte de ce recueil. Freud y développe la théorie du complexe de castration, selon laquelle la petite fille ferait l’expérience d’un manque structurant, lié à l’absence de pénis, qui orienterait durablement sa vie psychique. Cette construction pose plusieurs difficultés. D’une part, elle est d’emblée biaisée puisqu’elle repose sur une interprétation asymétrique des corps, où le masculin sert de norme implicite et le féminin est défini négativement, c’est-à-dire comme manque. D’autre part, comme pour l’invariant bisexuel, le fondement empirique de cette hypothèse demeure incertain : Freud ne fournit pas d’arguments décisifs permettant de privilégier cette interprétation plutôt que d’autres constructions possibles de l’expérience corporelle infantile. Dans ces deux premiers textes sur la féminité, Freud affirme donc plus qu’il ne démontre.
Une tendance qui se confirme dans le texte suivant : « À propos de la sexualité féminine ». Freud propose un récit du développement psychosexuel féminin structuré par des étapes théoriques, mais ce récit s’appuie principalement sur des reconstructions interprétatives issues de la pratique clinique, sans protocole de validation explicite. La psychanalyse fonctionne ici comme un cadre herméneutique global, dont les concepts, en particulier le complexe d’Œdipe, tendent à organiser l’ensemble des phénomènes, parfois au détriment de leur diversité. La psychanalyse impose une interprétation rigide à partir de concepts prédéterminés, activité/passivité, masculin/féminin, et s’impose comme une clé de lecture absolue qui, en plus de se présenter comme une catégorie objective, simplifie profondément les expériences individuelles. C’est là qu’on peut relever les limites de la psychanalyse. Freud reconnaît lui-même avoir des limites dans la compréhension de la féminité ; le souci, c’est que cette reconnaissance n’aboutit pas pour autant à une remise en question de ses catégories fondamentales.
Enfin, dans le dernier texte, « La féminité », l’auteur met en garde contre l’identification simpliste du masculin à l’activité et du féminin à la passivité ; toutefois, cette distinction continue d’organiser explicitement ses analyses. La féminité demeure largement pensée à partir de caractéristiques définies en opposition au masculin, ce qui reconduit une asymétrie conceptuelle. Les concepts sont d’abord pensés depuis le masculin, comme être et comme un, tandis que le féminin est secondaire, pensé comme autre et comme manque : une méthode qui révèle des préjugés sexistes, lesquels se confirment dans la création des catégories où le masculin est associé à l’activité et le féminin à la passivité. De plus, certaines propositions, comme l’idée que la réussite du mariage reposerait sur une relation maternelle de la femme à l’égard de son époux, témoignent également d’une conception normative des rapports de genre qui reste peu interrogée. Freud, tout en reconnaissant le caractère construit et non objectif des catégories masculin et féminin, refuse de dépasser ces cadres interprétatifs initiaux dans son analyse.
Le psychanalyste identifie pourtant des problèmes réels, comme le rôle des normes sociales, la construction du genre, la pluralité des orientations sexuelles, mais il les réintègre dans des schémas explicatifs déjà constitués. Cette tension entre constructivisme et refus de remise en question confère à son œuvre un caractère inachevé. La féminité est alors une œuvre frustrante par le décalage qu’elle entretient. Si, d’un côté, la psychanalyse semble disposer des ressources nécessaires pour élaborer une théorie plus complexe et moins normative de la féminité, de l’autre, elle s’arrête avant d’en tirer toutes les conséquences.
Suite à la lecture de l’article de Laurie Laufer, « La psychanalyse est-elle un féminisme manqué ? », il semble évident que le problème de la théorie freudienne n’est pas seulement d’avoir produit des thèses essentialisantes : c’est surtout d’avoir aperçu certains éléments qui pouvaient défaire les assignations de genre sans avoir tiré toutes les conséquences de ses propres intuitions. Freud reconnaît le rôle des normes sociales, refuse parfois la pathologisation, souligne la bisexualité psychique et la difficulté même de penser la différence sexuelle ; pourtant, il revient sans cesse à des schémas œdipiens, à des oppositions rigides entre actif et passif, et à des constructions où le masculin demeure la référence implicite.
La théorie freudienne contient alors une contradiction interne. Dire que la psychanalyse est un « féminisme manqué » ne signifie pas qu’elle serait secrètement féministe, mais qu’elle a produit des instruments puissants pour penser la fabrication psychique des normes sexuelles, tout en les refermant souvent dans des catégories normatives, hiérarchisées et biologisantes. Freud a entrevu que la féminité n’était ni une essence ni une pure donnée naturelle, sans réussir à se défaire complètement des cadres théoriques qui reconduisaient cette naturalisation. Cette tension constante peut ainsi laisser au lecteur un sentiment de frustration face à une pensée qui ouvre des pistes fécondes et novatrices sans parvenir à en assumer pleinement les conséquences.
Je n’arrivais pas à trouver de fiche sur la féminité !! Merci !! c’est super clair et ça m’évite de m’infliger cette lecture
RépondreSupprimerTant mieux ;)
SupprimerLien de l'article de Laurie Laufer : https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&opi=89978449&url=https://shs.cairn.info/article/NRP_017_0017/pdf%3Flang%3Dfr%23:~:text%3DLa%2520psychanalyse%2520est%2520une%2520th%25C3%25A9orie,68).&ved=2ahUKEwjercjW3cCTAxXZU6QEHTzKLfYQFnoECBoQAw&usg=AOvVaw0Z5PI6yPJ-VQ9d65IcATvI
RépondreSupprimerBravo !
RépondreSupprimerMerci !
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