Fiche de lecture : Ruwen Ogien - L'éthique aujourd’hui
Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui
« Et il n’est pas difficile de montrer, par de nombreux exemples, qu’étendre les limites de ce que l’on peut appeler la police morale, jusqu’à ce qu’elle empiète sur la liberté la plus incontestablement légitime de l’individu, est, de tous les penchants humains, l’un des plus universels. » - John Stuart Mill, De la liberté
Avant-propos : Maximaliste et minimaliste
Le monde moral maximaliste est un monde moral où l’individu n’est pas seulement jugé pour ses actions mais aussi pour ses désirs, pensées, fantasmes, traits de caractère, « Non seulement pour ce (qu’il) fait aux autres mais aussi pour ce (qu’il) fait à (lui) même »
Ex: il est « immoral » de passer ses journées vautré à se gaver devant la télé ou encore de gâcher ses talents..
C’est entre autres le monde d’Aristote (art de vivre), de Kant (devoirs envers soi)…
Le monde moral minimaliste est, par contraste, moins envahissant, où l’éthique se résume à ne pas nuire délibérément à autrui.
Les philosophes les plus libéraux rejettent le minimalisme tout en refusant une intervention de l’État dans ce jugement moral, ils sont politiquement minimalistes et moralement maximalistes.
« (…) Toute l’histoire de la philosophie récente donne l’impression de se résumer à un combat contre le maximalisme. ». Ce combat est-il justifié ? Est-il justifié de ne pas appliquer le principe politique de neutralité dans les relations entre les personnes du moment que chacun ne nuit pas à autrui?
Ogien souhaite mettre en avant le minimalisme moral contre le paternalisme du maximalisme.
Éthique normative: sa vocation est prescriptive, elle est censée nous dire ce qu’il faut faire, ce qui est (in)juste, bien/mal.
Méta-éthique: discipline descriptive, identifie les caractères spécifiques du jugement moral..
Pour Ogien il faut en ajouter une troisième :
Éthique appliquée: tentative de clarifier l’attitude qu’il faudrait adopter face à certaines questions concrètes (la peine de mort, le clonage…)
La sexualité est un domaine où le maximalisme moral est profondément enraciné: horreur face à la revendication de la liberté de se prostituer, la masturbation qui a longtemps fait l’objet d’une répression morale…
Éthique : qualifie plutôt le rapport à soi
Morale : le rapport de soi à l’autre ou des autres entre eux.
- On parle de la même chose selon deux perspectives théoriques opposées: minimaliste et maximaliste.
Introduction : Crimes moraux sans victimes
Les conduites qui visent à causer du tort aux autres sont jugées « immorales », mais elles ne sont pas les seules: suicide, masturbation, ivresse, gloutonnerie… souvent jugées hautement « immorales » alors qu’elles sont par nature dirigées vers soi et ne causent des préjudices aux autres que de façon très indirecte.
On reproche à leurs auteurs ce qu’ils font à leur propre corps/de leur propre vie: leur rapport à eux-mêmes est jugé moralement défectueux.
Selon John Stuart Mill, les infractions de ce type relèvent davantage de la bêtise que de l’immoralité.
Selon de nombreuses morales minimalistes, « le but de la morale n’est pas de régenter absolument tous les aspects de notre existence mais d’affirmer des principes élémentaires de coexistence des libertés individuelles et de coopération sociale équitable ».Les plus radicales reposent sur un seul principe : éviter de nuire à autrui.
Les philosophes des lumières souhaitaient un droit où les lois rationnelles et raisonnables renoncent à sanctionner le « crime sans victimes ».
Il existe trois catégories de « crimes sans victimes »:
- Les offenses à des entités abstraites ou symboliques (Dieu, la patrie…)
- Les activités auxquelles nul n’a été contraint de participer et qui ne causent aucun dommage direct à des « tiers » (jeux d’argent, relations sexuelles consenties…)
- Les conduites qui ne causent de dommages directs qu’à soi-même (toxicomanie, suicide)
Ces « crimes » se caractérisent par l’absence de victimes concrètes même s’ils peuvent causer indirectement des souffrances émotionnelles (le blasphème au croyant par ex), dommages matériels (le proche ou la communauté qui prend en charge les soins par ex). Il faut distinguer conceptuellement ces dommages indirects des torts que subissent directement des personnes concrètes du fait d’une action intentionnelle.
Pour certains philosophes, une éthique rationnelle doit exclure les « crimes moraux sans victimes ».
Les conceptions minimalistes de la morale, à l’instar des lumières pour le droit se proposent de limiter leur domaine en réservant le mot « immoral » aux relations injustes envers les autres, et d’éviter de l’utiliser en ce qui concerne notre façon de vivre, nos pensées, actions qui ne concernent que nous-mêmes ou notre relation envers les choses abstraites.
John Stuart Mill admet que sa théorie minimaliste s’oppose à une tendance « maximaliste » naturelle ou universelle de l’être humain faisant de nous un membre de « la police morale », prêt à juger « l’immoralité » des actions, comportements, façons de vivre, de penser même lorsqu’elles ne causent aucun tort direct à qui que ce soit. On parlera de « penchant au maximalisme moral ».
« Est-on naturellement maximaliste ou minimaliste moral ? » question intéressante qui ne relève pas du domaine de la philosophie, on se demandera plutôt « faut-il être minimaliste ou maximaliste en morale ? »
Pour Ogien, ce que nous nous faisons à nous-même n’a aucune importance en morale.
1. La moralité de sens commun est-elle asymétrique ?
« Indifférence morale du rapport à soi-même »: le bien ou mal que l’on se fait volontairement à soi-même n’a aucune importance morale. Ce principe est une expression particulière du principe plus général de l’asymétrie morale.
Selon le principe d’asymétrie morale en général, le bien ou mal que l’on se fait volontairement à soi-même n’a pas la même importance que celui qu’on fait volontairement aux autres.
Pour le partisan de l’indifférence morale, le fait de se faire du mal à soi volontairement n’a aucune importance morale, ce qui n’empêche pas qu’il ait une importance à d’autres points de vue.
Cette asymétrie morale entre le rapport à soi et à autrui est-elle justifiée?
- Dans la littérature spécialisée on le justifie de trois façons:
- La morale n’engage que le rapport à autrui par définition.
- La morale dite « de sens commun est asymétrique
- On peut causer volontairement un tort à autrui mais pas à soi-même
1: Affirmer que la morale n’est que par rapport aux autres implique que l’éthique de vertu des anciens accordant une priorité morale par rapport à soi est illogique.
2: Plus plausible. Face à un comportement envers soi, trois réactions possibles, « tu devrais faire X ce serait mieux pour toi », « ce que tu fais est immoral », « ce que vous faites est puni par la loi, vous êtes condamné ». Nos jugements spontanés semblent aller dans le sens de la morale asymétrique, or des études semblent contredire cela.
trois: « On ne fait pas de tort à celui qui est consentant. », selon ce principe les dommages causés à soi (suicide, automutilation…) sont des dommages auxquels on a consenti et non des torts puisqu’on ne fait pas de tort à celui qui est consentant, d’où l’asymétrie de la morale: on peut causer volontairement des torts aux autres mais pas à soi. Pourtant lorsque l’on pense à l’esclavage volontaire, combats de gladiateurs… on voit qu’il existe des cas où le consentement mutuel n’annule pas le tort, pourquoi serait-ce différent dans le tort envers soi-même ?
Pour Ogien, ce principe de l’asymétrie morale entre le rapport à soi et aux autres est crucial, c’est autour de lui qu’il souhaite créer une éthique minimaliste. Il justifie ce principe sans s’appuyer sur les trois idées précédentes.
Pour ce philosophe, la notion de devoir moral envers soi est incohérente et donc que l’on peut avoir des devoirs moraux envers les autres mais non envers soi-même. (Défense de l’asymétrie morale). Cette incohérence concerne aussi la défense de l’importance de la morale des vertus personnelles (tempérance, endurance…) chez certains philosophes.
2. Qu’est-ce qui ne va pas dans l’idée de devoirs envers soi-même ?
La notion de devoirs moraux envers soi-même est: contradictoire, n’est qu’un engagement envers des principes impersonnels, un engagement envers une entité abstraite (la nature ou l’espèce humaine), ces engagements sont des préceptes de prudence, ils ne sont pas moraux mais esthétiques ou sociaux, l’élément moral de ce devoir envers soi-même est ce qui concerne autrui, cette notion contredit le principe de liberté.
Quelque chose ne va pas dans cette notion de devoir envers soi-même. Les principes moraux appliqués à soi ne font pas sens: « avoir de la gratitude envers soi-même » semble vanité.
La notion de devoir envers soi-même est contradictoire
On ne peut être créancier ET débiteur, celui qui fait la promesse se place sous l’obligation de la tenir, tandis que la personne à qui on fait la promesse peut l’annuler sans raisons. L’émetteur est tenu par l’obligation, le récepteur est libre d’annuler.
Ce genre de schéma ne peut pas s’appliquer à soi, on serait alors l’obligé et en même temps celui qui peut annuler cette promesse. « Le problème du devoir envers soi-même est qu’il s’agit d’une obligation à laquelle on peut se soustraire, on est libre de les annuler en tant que créancier et obligé de les tenir en tant que débiteur, c’est totalement contradictoire.
Hobbes soulevait déjà cette impossibilité d’être obligé à soi-même pour les mêmes raisons.
Kant aussi soulève cette contradiction mais affirme qu’elle n’est qu’apparente en réalité, surmontable si l’on prend en compte deux aspects:
- être sensible, naturel, déterminé par des causes.
- être raisonnable, capable de reconnaître des raisons.
Selon lui, en tant qu’être raisonnable, nos raisons peuvent aussi être des causes de nos actions, mais en tant qu’être envisagé dans sa personnalité, doué d’une liberté intérieure (c’est-à-dire être « nouménal ») nous serions capables de nous lier à des lois dont nous sommes le législateur, des obligations morales, notamment envers nous-mêmes. (Quel que soit le nouménal, cela semble trop paradoxal.)
(Chez Kant, le noumène est la Réalité intelligible (opposée au phénomène sensible); chose en soi).
Ce raisonnement kantien (argument du lien conceptuel) n’est plus convaincant, serait-il vraiment inconcevable d’avoir des obligations envers les autres si on n’en a pas envers soi-même ? Pour avoir des obligations envers les autres il est question de la possibilité d’avoir de la volonté, de motivation, non d’avoir des obligations envers soi-même.
L’existence d’un tel lien conceptuel (celui défendu par Kant), n’est pas garantie.
Les prétendus devoirs moraux envers soi-même en tant que personne sont en réalité des engagements envers des principes impersonnels.
Ex: on ne doit torturer sous aucun cas même si ça sauve beaucoup de vies. On sort du problème du contrat puisque c’est une obligation dont nul ne peut se libérer.
Pourtant cela reste un devoir envers un principe général impersonnel et non envers soi.
Ex: ma grand-mère veut traverser la route, je l’aide soit parce qu’il faut aider les plus faibles, soit parce que c’est ma grand-mère et que j’ai envers elle un lien personnel et des obligations particulières. Le devoir envers soi est en principe tourné vers soi-même non envers un principe impersonnel.
On retrouve la même idée contre les utilitaristes qui veulent donner une valeur aux devoirs envers soi-même parce que le respect de ces devoirs pourraient contribuer au bien-être de tous en général: cette motivation est impersonnelle, c’est un devoir impersonnel car il n’est tourné ni vers soi ni vers autrui.
Les prétendus devoirs moraux envers soi-même en tant que personne sont en réalité des devoirs envers des entités abstraites comme la nature ou l’espèce humaine.
Kant analyse les devoirs envers soi-même en tant qu’être animal (ne pas se suicider, ne pas se masturber, modérer les appétits comme ceux qui portent à boire, manger, avoir des relations sexuelles…) par opposition aux devoirs en tant qu’être moral (ne pas mentir, ne pas être avare, servile…).
Ogien s’attaque au cas de la masturbation: chez Kant c’est une faute morale plus grave que le suicide, « la souillure charnelle de soi » contredit « assurément le plus haut degré à la moralité », le masturbateur ne mérite même pas le nom de « personne ».
Quels sont ses arguments ?
- « On ne respecte pas l’humanité en nous », pourtant la symétrie morale ne semble pas possible dans ce cas, il y a une différence morale significative entre une masturbation brutale et un viol. Qu’est-ce qui montre qu’en se masturbant on se traite simplement comme un moyen, un objet et non pas aussi comme une fin, c’est-à-dire comme un être libre, autonome et rationnel ? La masturbation est en principe pour son propre plaisir (ou celui d’un autre) et surtout c’est un acte volontaire. Il ne semble pas que ce soit un crime moral. De plus, selon Kant la sexualité perd de son indignité morale dans le mariage monogame hétérosexuel parce que les membres sont « une seule entité morale », dans ce cas on semble encore faire face à un paradoxe: l’activité sexuelle de cette entité ne s’apparente-t-elle pas à la masturbation ?
- L’analyse des crima carnis, « crimes de la chair ». Kant dans Leçons d’éthique distingue deux catégories: les mauvais usages de l’inclination sexuelle qui sont « conformes à la nature » et ceux « contre nature ». Les premiers vont à l’encontre de notre « dignité », « saine raison » (contre le mariage hétérosexuel monogame), mais pas contre la procréation. Ex: polygamie, adultère, prostitution… Les seconds portent eux aussi atteinte à notre dignité et à la sainte raison, mais en plus ils vont contre la procréation (sodomie, zoophilie, masturbation…). L’acte sexuel est intrinsèquement, immoral parce que l'on voit l'être humain (soi-même et autrui) comme un moyen de satisfaire l’appétit sexuel. Pourtant, il ne peut pas être complètement condamné, parce que c'est le seul moyen de reproduire une espèce dont la disparition signifie aussi celle de toute possibilité d'existence morale. Chez Kant il ne faut pas être trop « naturel » en cédant à nos tentations animales, mais il ne faut pas non plus aller trop loin « contre la nature » en s'interdisant. Toute possibilité de reproduction.
- Si tout le monde ne faisait que se masturber, l’espèce disparaîtrait rapidement ainsi que la possibilité de la moralité, dont l'existence de l'espèce humaine est une des conditions. La masturbation alors serait un crime beaucoup plus grave que le suicide. Si on va dans ce sens, alors rester chaste ou vierge serait aussi immoral que de passer son temps à se masturber !! De plus un masturbateur ne fait pas forcément que se masturber, il est possible qu’il essaye de se reproduire de temps en temps.
Il semble en réalité que Kant mette en avant un devoir envers une entité générale et abstraite (l’espèce humaine, la nature). Il instrumentalise en quelque sorte les personnes particulières en faisant de leurs actions des « moyens » au service de la conservation de l’espèce.
Les prétendus devoirs moraux envers soi-même ne sont pas des devoirs mais des préceptes de prudence.
Chez Kant les devoirs « parfaits » sont ceux qu’il faut toujours respecter (ne pas se suicider, ne pas se masturber).
Il existe des devoirs « imparfaits », c’est-à-dire qu’il serait mauvais de ne jamais les respecter, celui de ne pas gâcher ses talents naturels en fait partie. On ne peut pas vouloir que la maxime de laisser à l’abandon ses dons naturels devienne une loi universelle de la nature.
On pourrait physiquement, matériellement vivre dans la paresse universelle mais on ne le voudrait pas. Si en tant qu’êtres naturels nous pouvons le faire, en tant qu’êtres raisonnables nous le refusons parce que nos facultés naturelles sont un don qui peut servir toutes sortes de fins possibles, on veut nécessairement qu’elles soient développées. On ne refuse pas cette maxime parce qu’elle ferait disparaître les sociétés (ce n’est pas vrai) mais parce qu’on aimerait pas qu’il en aille ainsi de chacun. Pourtant, il n'est pas concevable que la nature nous ait donné ses talents et que nous ne voulions pas nous en servir. Ce principe semble relever davantage du manque de prudence, de rationalité que du devoir. Ce que chacun veut de lui-même et inévitablement (la santé, le bien-être…) n’entre pas dans la notion du devoir.
Les prétendus devoirs moraux envers soi-même ne sont pas des devoirs moraux mais sociaux ou esthétiques.
Chez Kant, « il ne faut pas être servile », c’est un devoir moral envers soi. Ce prétendu devoir moral semble plutôt relever de l’esthétique, de l’honneur. On viole un principe moral d'égalité, l’immoralité est donc dans une relation à autrui et non à soi-même.
L’élément moral du devoir envers soi-même, c’est ce qui concerne autrui.
Dans les devoirs parfaits (ceux qui nous concernent en tant qu’animal : interdiction de gloutonnerie, du suicide, de la masturbation, de l’ivrognerie… et ceux qui nous concernent en tant qu’être moral: mensonge, avarice, servilité.), on peut avoir l’impression que les devoirs en tant qu’être moral ont une « qualité morale » absente dans ceux en tant qu’être animal.
C’est sûrement parce que ces premiers sont relatifs à autrui sous certains aspects essentiels tandis que le non respect des devoirs envers soi-même en tant qu’être animal ne concerne pas autrui sinon indirectement. Le devoir de ne pas être servile nous paraît plus enclin à être qualifié d’immoral parce qu’il implique autrui, il n’est pas dirigé uniquement vers soi-même. Certains devoirs envers soi-même sont en réalité des devoirs à l’égard d’autrui.
Il existe différentes thèses:
- Tout ce que je fais a un effet indirect sur autrui. (Caractère causal)
- Tout ce que je fais n’est que le résultat de ce qu’on a fait de moi (Caractère causal)
- Le moi n’est qu’une sorte « d’illusion sociale », il n’existe que par rapport à autrui, sans société humaine il n’y aurait pas de moi. (Caractère conceptuel)
- Il n’y a pas de différence significative entre ce que je me suis fait à moi-même et ce que je fais à autrui. (Cette thèse semble absurde car il existe quand même une différence entre être battu à mort par quelqu’un et le massacrer, se suicider et tuer quelqu’un…, il serait aussi impossible de différencier l’égoïsme de l’altruisme…
Il est pertinent de se demander si les trois premières thèses impliquent la thèse 4.
La notion de devoir moral envers soi-même contredit le principe de liberté.
En plus de tout ce que l’on a vu avant, cette notion pose un problème moral et politique, elle semble avoir pour fonction de nier notre liberté à faire ce que nous voulons de notre vie et à disposer de notre corps comme nous voulons, même lorsque cela ne cause aucun tort à autrui.
3. Qu’est-ce qui ne va pas dans l’idée de vertu personnelle ?
Vertus personnelles : tempérance, prudence, endurance…
Vertus sociales : respect, générosité, humilité, honnêteté…
Devoir envers soi-même: le même contenu que les vertus personnelles, « privées », vers soi.
Mill conteste l’idée de devoir moral envers soi-même et de vertu personnelle, il ne les distingue pas.
Pourtant, la notion de devoir envers soi-même est déontologique, c’est une obligation envers soi, elle n’admet pas de degrés et s’impose à tous de la même manière (cf le modèle kantien), tandis que la vertu personnelle est privée, vers soi, téléologique, c’est une disposition à agir comme il convient envers soi, elle admet des degrés plus ou moins forts selon l’éducation (cf le modèle aristotélicien).
Si on peut les différencier, elles restent toutes les deux maximalistes parce qu’elles apportent autant d’importance au rapport à soi qu’à autrui que ce soit au nom de la « perfection humaine » ou de la « dignité humaine ».
Trois théories morales.
Ces trois théories ne sont pas caractérisées de façon historique mais conceptuelle.
- Déontologie : « que dois-je faire ? », elle nous prescrit de respecter personnellement certaines règles d’action générales (tenir des promesses, ne pas mentir…) même lorsque c’est au détriment de nos désirs ou de nos intérêts matériels et quelles que soient les conséquences sur l’état du monde en général.
- Conséquentialisme : « quel est le meilleur état du monde ? », il nous demande d’œuvrer à la promotion du plus grand bien possible, ce qui compte c’est la conséquence, le résultat sur le monde en général, non la pureté morale de chacun en particulier (mentir peut être recommandé dans certains cas par exemple),
- Éthique des vertus: « quel genre de personne dois-je être? » « Quel caractère est-il bon de posséder ? », elle affirme qu’être vertueux est le but ultime de la morale.
Qu’est-ce qui ne va pas dans l’éthique des vertus en général ?
Elle prend en compte trop de facteurs (disposition, émotion, caractère, exemplarité, personnalité..) qui posent des problèmes ontologiques et épistémologiques.
1- Les caractères existent-ils?
Un caractère est une façon d’agir ou de ressentir cohérente, c’est-à-dire stable dans le temps et invariante d’une situation à l’autre (quelqu’un d’honnête, fort, mesquin…). C’est aussi un instrument de la psychologie ordinaire supposé expliquer et prédire les conduites de façon économique. Certains psychologues refusent l’idée d’un caractère stable dans le temps et invariant pour des raisons empiriques. Il en existe d’autres.
A) L’existence des caractères est indémontrable ou invérifiable
Il n’y a pas de preuve non contestable de l’existence d’un caractère: une personne cruelle pourrait agir différemment pour ne pas être détestée, une personne pourrait être courageuse en temps de guerre par conformité aux autres. De plus combien d’actions courageuses faut-il commettre pour que l’on considère que l’on a un caractère courageux ? À partir de combien d’écarts on devrait-on redéfinir le caractère de chacun ? L’attribution d’un caractère (scientifique ou non relevé de trop d’inférences douteuses, ce n’est pas fiable, on se situe plutôt du côté du préjugé.
B) Le pouvoir explicatif des « caractères » est nul
On ne prend pas au sérieux l’explication d’une action par un caractère. On préfère l’explication par motif. Les notions de caractère ou de personnalité semblent devoir être abandonnées, qu’en est-il de l’éthique des vertus ?
2- Peut-on acquérir des vertus ?
De nombreux philosophes affirment que les vertus ont une forte composante émotionnelle.
trois- Les vertus sont-elles morales ?
Il est compliqué de savoir quelle qualité est vraiment morale ou immorale indépendamment de la fin qu’elle poursuit, le courage n’est pas toujours moral, il peut être bon de ne pas être courageux lorsque l’on est nazi par exemple.
4- Les vertus sont-elles relatives ?
Qui peut en dresser la liste, quelle société ? Le sens de l’honneur considéré en un lieu comme une vertu et ailleurs comme l’origine de guerres interminables.
5- Comment la possession de certains traits de caractère pourrait-elle avoir une valeur morale intrinsèque, indépendante pour ainsi dire de leur contribution à l'action juste ou à l'amélioration du monde?
Le fait de posséder ces vertus serait le « bien en soi », qu’est-ce que c’est ? Comment peut-on défendre qu’il soit « bien en soi » de posséder un type de caractère même s’il n’avait aucune incidence sur l’état du monde en général ou sur nos façons d’agir ?
6- L’éthique des vertus peut-elle nous proposer l'image d'un être humain idéal qui servirait de modèle moral à tout le monde, comme la déontologie ou le conséquentialisme nous proposent des règles universelles valables pour tous ?
Chez Aristote cet « homme idéal » est conçu de façon « essentialiste » comme celui qui « exprime la nature humaine » de la façon la plus accomplie. Il semble pourtant impossible de donner une définition de la nature humaine, on arrive mal à distinguer l’essentiel de l’accidentel dans les qualités d’un individu (ex: les rayures du zèbre, si la raison est qualité humaine, les personnes dans le coma sont-elles encore humaines ?). Même si l’on établissait que la valeur morale d’une qualité essentielle serait d’être né d’un père et d’une mère, que pourrait-on en tirer ?
L’essence pourrait aussi contenir des traits immoraux comme l’agressivité, la volonté de survivre… si c’était le cas il serait immoral de réaliser notre essence et il faudrait plutôt aller contre elle. Dans la pensée essentialiste l’on admet qu’il n’y a que quelques qualités qui sont bonnes (et non « toute notre nature ») et que c’est donc à nous de déterminer dans notre nature ce qui est moral.
L’éthique des vertus renonce donc à l’essentialisme à cause de cette difficulté à voir ce qui pourrait être moral et l’impossibilité de nous faire cesser d’être humain par leur absence. Avec l’essentialisme, l’éthique des vertus risque de tomber dans le relativisme et perdre la vocation universelle à laquelle elle prétend.
7- L’éthique des vertus est-elle totalitaire ?
« (…) notre caractère, notre personnalité, nos visions du monde n’appartiennent-ils pas, eux aussi, à l’ensemble des choses qui ne dépendent pas de nous et que nous ne sommes pas libres de modifier à notre guise ? ». L’éthique des vertus en jugeant sur le caractère d’une personne (soit sur ce qui ne dépend pas d’elle), semble alors une théorie morale inacceptable.
L’éthique des vertus semble irrecevable, elle donne une portée trop grande au jugement moral: plus que nos actions, elle juge nos pensées, motifs, notre caractère, vision du monde…
Elle semble trop envahissante, trop totalitaire
Les théories morales (déontologique et téléologique) ne sont pas convaincantes.
4. Que signifie ne pas nuire à autrui ?
Si les devoirs envers soi-même sont une chimère en morale, la valeur morale repose donc sur le rapport à autrui. Quel genre de rapport à autrui a une valeur morale ? Deux possibilités, une positive, une négative.
La négative : l’éthique nous demande seulement de ne pas causer de tort à autrui (cf principe de non-nuisance chez John Stuart Mill).
La positive : ensemble de principes d’assistance du « bon samaritain » (aider les personnes en danger…).
L’option négative ne semble pas suffisante, une éthique minimaliste ne peut pas nier qu’il doit exister un devoir d’aider les personnes en danger par ex.
En quoi consiste vraiment ce principe de non-nuisance ? Pourquoi est-il souvent présenté comme principe politique et non moral ?
Un principe politique ou moral ?
Ceux qui souhaitaient supprimer la répression des crimes sans victime souhaitaient une ré-allocation des ressources répressives de l’État, les détourner de ces « crimes » afin de les investir dans la répression de la violence, de la torture…
John Stuart Mill critiquait le moralisme et le paternalisme politique et légal du maximalisme. De nombreux philosophes réduisent ce principe à un principe politique, celui qui permet de réduire l’intervention de l’État dans la vie intime des personnes. Pourquoi ne pas appliquer ce principe de neutralité juridique et politique d’un point de vue moral ?
Le principe de non-nuisance de John Stuart Mill sera ici utilisé comme politique et moral.
Problèmes conceptuels
Le principe de non-nuisance est celui qui empêche les dommages aux autres, mais quel genre de dommage ? Et quel autre ?
Dommages
Le mot « tort » ou «préjudice » semble plus adéquat, on parle d’un dommage « injuste », non consenti. Tous les dommages ne sont pas des préjudices (la femme qui se marie et ferme donc les possibilités aux autres, l’épicier qui baisse ses prix pour être plus compétitif…).
Comment établir la réalité du dommage et son ampleur ? (Le voleur volé par ex).
Les « autres »
Les fœtus et les animaux sont-ils des êtres capables de subir des préjudices ? Le principe est supposé exclure les entités abstraites comme les bonnes mœurs, ou l’opinion publique néanmoins, Stuart Mill dans ses écrits en défend une autre: « la protection de la société ».
Les autres et soi-même
Il s’agit de distinguer le dommage causé à soi et celui causé à autrui. En fumant du tabac, est-ce que je ne cause vraiment des dommages qu’à moi même ? (Tabagisme passif…) Pourtant ce genre de dommages n’est pas intentionnel même si l’auteur sait qu’il est très probable que cela arrive. Le suicide est un cas de dommage que l’on cause volontairement à soi-même, ou à d’autres (kamikazes).
Pour neutraliser la distinction entre causer un dommage à soi-même et causer des dommages indirects à autrui, il faudrait renoncer à la notion d’intention
Le suicide est un acte éminemment social par ses causes. Du point de vue de ses motivations psychologiques ou de ses conséquences, dans certains cas le suicide est un acte en partie destiné à causer des dommages à autrui (voire plus qu’à soi): culpabiliser ses proches, les laisser dans le besoin… (ces conséquences peuvent être aussi causées involontairement).
Le suicide peut donc être un acte contre autrui mais aussi envers autrui, altruiste pour « débarrasser ses proches d’un poids insupportable », se sacrifier pour autrui…
Pourtant, le caractère de ses causes et de ses conséquences n’annulent pas le fait que le suicide est un acte dirigé intentionnellement à soi-même, il n’est pas intentionnellement dirigé vers autrui.
Il faut différencier:
1. un dommage causé intentionnellement à soi-même (le suicide).
2. un dommage causé non intentionnellement à autrui (le désespoir des parents du suicidé…).
trois. Un dommage causé intentionnellement à autrui (empoisonnement…).
Neutraliser la distinction entre causer un dommage à soi-même et causer un dommage à autrui reviendrait à renoncer à la notion d’intention.
L’argument de « l’îlot isolé ».
L’îlot isolé est un argument utilisé pour revendiquer l’absence de différence entre le mal que l’on fait à soi-même et celui fait à autrui. Cet argument dit qu’il serait absurde de concevoir l’homme comme « îlot isolé », il relève de l’ontologie sociale.
Atomistes: pour eux le social est constituée par des individus en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles.
Holistes: pour eux l’individu n’est qu’une création de la société, être dont les traits les plus caractéristiques sont déterminés par la vie en société.
Introduire de l’ontologie sociale dans le droit c’est glisser de « ce qui doit être » à « ce qui est ».
La question à se poser est « Comment dans un contexte holiste peut-on garantir les différences entre les dommages que l’on cause à soi et ceux que l’on cause à autrui?
Blâmer la victime
La confusion entre le rapport à soi et celui à autrui peut avoir des conséquences révoltantes en droit. L’affaire du « lancer de nain », le nain en question explique être consentant, on lui répond qu’en acceptant d’être lancé il nuit à sa propre personne car la dignité est une qualité humaine commune et que sa «déchéance » atteindrait directement tous les autres à travers lui. On considère que c’est un crime non pas envers lui mais envers autrui puisqu’il s’attaque à l’humanité toute entière.
L’exploration abusive du principe de non-nuisance
La société qui accepte le principe de non-nuisance punit ce qui est censé porter atteinte à l’intégrité psychologique ou physique de personnes particulières ou de groupes clairement identifiés. Sous ce principe se cache souvent un simple changement des raisons de punir et un maintien voire renforcement de la punition. Ex: en 2005 à Paris, une affiche est interdite parce qu’elle fait « gravement injure aux sentiments religieux et à la foi des catholiques »
Cette perversion du principe de non-nuisance est lié à l’extension abusive donnée à la notion de préjudice. Pourtant cette extension est contestable, les souffrances « émotionnelles » peuvent: être ressenties sans qu’il y ait intention de nuire (sanctionner des crimes imaginaires sur la foi de préjudices imaginaires), être infimes (la pensée de quelque chose peut en être la cause, il faudrait des systèmes de répression infinis), conduire au moralisme généralisé (soumettre nos jugements légaux ou moraux aux sentiments de dégoût ou d’indignation du plus grand nombre).
S’il faut exclure les douleurs supposées « psychologiques » ou « subjectives » qui ne sont pas causées de façon intentionnelle. Si le principe de non-nuisance ne prenait pas en compte les souffrances de celles subies lors d’une séance de torture, il serait trop faible.
5. Bons et mauvais samaritains
La vision de l’éthique chez Ogien n’est pas la plus minimaliste que l’on puisse concevoir.
Le principe négatif de non-nuisance suffit-il à justifier les lois positives d’assistance ou de contribution au bien ?
Qu’en dit Mill ?
Pour Mill, des lois qui nous contraignent à faire des actes positifs (assistance à personne en danger…) au bénéfice d’autres personnes ou de la collectivité ne sont pas injustes.
« Une personne peut nuire aux autres non seulement par son action, mais également par son inaction et dans les deux cas, elle est à juste titre responsable envers eux du dommage ». Il semblerait que ce cas serait plus une «extension » qu’une « exception » au principe de non-nuisance et qu’il permettrait de « sauver la vie de son semblable, s’interposer pour protéger ceux qui sont sans défense face à un mauvais traitement. ». D’un autre côté, dire qu’un dommage n’arrive qu’en raison d’une inaction ou non-intervention sembler une extension abusive du principe de non-nuisance.
Le problème du « mauvais samaritain ».
Un automobiliste passe sans s’arrêter devant des accidentés gravement blessés en se disant qu’il ne leur a causé aucun tort parce qu’il respecte le principe de non-nuisance. Est-ce légitime ?
Les paradoxes du bon samaritain.
- Aider l’autre quand il est en « grave danger physique », or nous ne sommes pas médecin c’est dur à établir.
- Qu’en est-il du danger psychologique ? On risque le paternalisme dans ce cas. Le suicidaire qui ne voulait pas être sauvé par exemple.
Revenons au mauvais samaritain, si les accidentés ensanglantés étaient porteurs du sida, le risque pris en leur portant secours est disproportionné selon lui. Sa défense est intéressante car elle peut aider à mieux saisir la nature d’obligation morale d’assister les personnes en danger en général.
Dans l’assistance de personne en danger, on a pris l’habitude de séparer les devoirs légaux du citoyen des devoirs moraux de la personne (en étant plus exigeants pour les seconds). Les infractions à ces devoirs sont en plus d’être sanctionnés par la loi, punies par la honte, la culpabilité, le remords…
La loi de non assistance à personne en danger a donc également un cadre moral et s’adresse aussi aux citoyens en tant que personnes.
Conditions d’annulation
Sous quelles conditions peut-on annuler les conditions d'assistance à personne en danger ?
Un moine pourrait-il justifier de ne pas avoir averti d’un danger parce qu’il a fait vœu de silence ? Ne viole-t-il pas le principe de non-nuisance si on refuse que le moine se taise ?
Le principe de non-nuisance a pour objectif de ne pas causer personnellement un dommage à autrui. Causer permet d’approcher le principe de trois façons.
Le principe est :
- relatif à l’agent : il me demande d’éviter de nuire à autrui ou de lui causer personnellement un dommage à autrui.
Dans cette conception on ne peut pas exploiter le principe pour en faire une conduite de bon samaritain.
- impersonnel et porte sur des actions : n’importe qui à notre place devrait agir pareil.
Dans cette conception je dois intervenir pour éviter des dommages à autrui même si je ne les ai pas causés.
- impersonnel et porte sur des événements : il faut éviter que des dommages arrivent à d’autres personnes.
Dans cette conception je dois intervenir pour éviter que des dommages à autrui n’arrivent même si personne n’a causé aucun dommage à personne.
Si on entend le principe de non-nuisance comme strictement relatif à l’agent et impersonnel, il faudra un autre principe pour justifier l’assistance à personne en danger. En revanche si nous pensons qu’il peut recouvrir le reste, il ne sera pas nécessaire d’ajouter un autre principe.
Degrés
Ces principes et ces degrés mettent sur le même plan les dommages que l’on risque de causer à soi-même en leur venant en aide et les dommages que l’on cause à autrui alors que les premiers devraient compter moins. Le « bon samaritanisme » admet des degrés selon le rapport entre les risques de la personne que l’on est prêt à secourir et ceux que l’on risque.
Le principe de non-nuisance à autrui peut justifier la conduite du « super bon samaritain » (prêt à secourir autrui même si les risques concernant sa propre santé ou sa propre vie peuvent être supérieurs à celui qu’autrui encourt). Assistance à personne en danger et principe de non-nuisance sont donc compatibles.
Selon certains philosophes, assistance et non-nuisance sont toujours compatibles (ex : celui qui ne témoigne pas met des vies en danger et donc cause du tort à autrui).
Ogien n’est pas de cet avis, il faut distinguer non-nuisance et assistance.
Le principe d’égale considération
si l’éthique minimale ne dit rien à ceux qui ne portent jamais assistance à ceux au bord de l’agonie alors qu’ils le peuvent, se résumant seulement à éviter de nuire aux autres au lieu de contribuer aussi aux entreprises qui visent à promouvoir leur bien, c’est « une éthique zéro ».
Pour Ogien, il faudrait mettre en avant le principe d’égale considération qui donne plus d’importance aux demandes d’aide ou revendications de droits qu’aux offres d’assistance ou de charité.
Thomas Nagel met en avant deux choses que personne ne voudrait qu’on lui fasse et qui seraient en même temps des raisons objectives de ne le faire à personne.
- personne ne veut être blessé, insulté, humilié, tué… (par défaut au moins). C’est en même temps une raison objective de ne vouloir le faire à personne.
- Personne ne veut être forcé à faire ce qu’il ne veut pas faire au nom de raisons qu’il ne reconnaît nullement, ce qui signifie que personne ne veut qu’on le protège de lui-même ou qu’on cherche à faire son bien sans tenir compte de son opinion (par défaut au moins). C’est en même temps une raison objective de ne vouloir le faire à personne.
De 1 on peut dériver le principe négatif de ne pas nuire à autrui, de 2 on peut dériver le principe positif d’égale considération de la voix de chacun.
On peut en déduire que le principe de non-nuisance est insuffisant pour être, à lui seul, le point de vue moral. La morale est construite sur une division complexe entre des raisons « impersonnelles » et des raisons « propres à l’agent ».
Ex : Je vais à l’hôpital parce que je perds du sang : raison impersonnelle (elle vaut pour tout le monde et pas seulement pour moi), donc tout le monde a une raison de m’aider à y aller.
Je vais à l’hôpital parce que je veux offrir une rose à une infirmière : raison impersonnelle (elle ne vaut que pour moi), tout le monde n’a pas une raison de m’aider à y aller.
Selon Nagel, nous aurions des raisons impersonnelles de ne pas nuire à autrui et de considérer également la voix de chacun.
Ogien souhaite démontrer que ces deux principes sont indépendants, irréductibles l’un à l’autre, non incompatibles, et qu’ils nous permettent de donner un sens à certains jugements moraux.
6. Moralistes, paternalistes, perfectionnistes
La promotion du principe de non-nuisance est lente, difficile et non pérenne.
Ex : la longue criminalisation de la sodomie aux États-Unis (pour des raisons morales) même si elle était pratiquée par un couple hétérosexuel, marié dans une chambre à l’abri.
Moralistes
Pour les moralistes, l’État peut légitimement viser à défendre, par ses lois et leur application, cette « morale positive » qui contribuerait à « protéger les intérêts de la société dans son ensemble (quitte à discriminer certaines orientations sexuelles). La justification de la « morale majoritaire » dans le cas de la sodomie par exemple est surtout imprégnée de religion et d’homophobie.
Le moralisme est défini par Ogien comme « la prohibition, au nom des sentiments de désapprobation de la majorité de relations qui ne causent aucun préjudice à des tiers (comme la sodomie), et qui ne causent des dommages qu’à ceux qui en sont les auteurs (comme le suicide).
Paternalistes
Les interventions qui visent à protéger les gens d’eux-mêmes au nom de la « dignité » ou « nature humaine » sont paternalistes. Cet argument dans le cas paternaliste nie le droit de personnes adultes à décider par elles-mêmes de ce qu’elles feront de leur vie.
L’idée de « dignité humaine » est assez contradictoire, dans les débats sur l’euthanasie elle est utilisée aussi bien d’un côté que de l’autre (« vie humaine est sacrée, on n’a pas le droit de juger sa valeur »: sens paternaliste//« toutes les vies ne se valent pas, seul celui qui vit peut l’évaluer et décider d’y mettre éventuellement un terme »: sens non paternaliste). Il en va de même pour la prostitution (« droit à disposer de son corps »//« cela va à l’encontre de la dignité humaine »).
Perfectionnistes
Il existe une tendance générale au paternalisme de l’État (interdiction de rouler sans casque, sans ceinture…). Il y a des lois que l’on ne considère pas comme paternalistes (interdiction du faux témoignage, meurtre, discrimination raciale), et d’autres qui le sont plus (contre le suicide, le striptease, l’homosexualité…). Certains défendent l’idée que l’État doit éviter autant que possible le paternalisme légal ou organisé.
Pour Arendt, les lois doivent nous protéger de l’injustice des autres et protéger les autres des injustices que nous pouvons commettre à leur égard MAIS elles ne devraient jamais prétendre nous protéger de nous-mêmes, elle va même affirmer que « tant que le morphinomane ne devient pas un criminel cela ne regarde personne ».
Pour Ogien, la philosophie morale ne doit pas nous donner des manières de vivre personnelles, elle n’a pas à donner des préceptes de vie, selon lui en causant des dommages à soi-même (se suicider, se droguer…) tout en évitant d’en causer à autrui on ne fait rien d’immoral.
L’intervention, au motif d’une immoralité inexistante, lui semble paternaliste, peu importe le moyen utilisé. Ex : ceux contre l’homosexualité qui revendiquent qu’elle est « une faute morale puisqu’elle est une entrave à sa propre perfection ». Cet argument n’a pas d’appui juridique c’est un argument qui appelle à la « raison ». Pourtant cet argument sous-tend que les homosexuels sont moralement inférieurs, que leur vie est « moins riche » : même si cet argument n’est pas soutenu par la force, il est paternaliste.
Les théories perfectionnistes sont fondées sur l’idée qu’il existerait une forme d’excellence humaine dont ces théories détiendraient les critères. Les perfectionnistes jugent immorales des conduites qui ne le sont pas et par là tendent à étendre les limites de la police morale.
Ce qui ne va pas dans le paternalisme
Paternalisme fort: vise à protéger les personnes d’elles-mêmes (c’est-à-dire même en l’absence de demande suffisamment claire ou explicite de leur part), négativement (en empêchant de causer les dommages supposés) ou positivement (en visant à promouvoir leur bien supposé).
Le paternalisme faible limite cette action au cas où les personnes sont dans l’incapacité provisoire ou permanente de délibérer et de décider par elles-mêmes.
En agissant ainsi, on porte atteinte à l’égalité entre personnes.
Il vaut mieux éviter le paternalisme « autant que possible ».
Mill contestait le paternalisme quand il concerne « les êtres humains dont les facultés ont atteint leur maturité ». Il n’était pas contre le paternalisme dans le cas des relations éducateurs/enfants, et disait qu’un gouvernement despotique ayant pour objectif le perfectionnement de ses sujets était nécessaire quand ces derniers étaient « barbares ».
Pour Mill:
- la liberté est une valeur prioritaire, toute action qui la limite et n’est pas justifiée par l’intérêt général, doit être désapprouvée.
- Le paternalisme est une restriction de la liberté et elle est contre-productive du point de vue de l’intérêt général à long terme.
- Le paternalisme doit être désapprouvé.
On peut reprocher à Mill deux choses: d’abord la vérité des deux premières conditions, mais aussi douter que la défense de la liberté soit la seule à pouvoir justifier la désapprobation de ce principe ( en témoigne les considérations d’humiliation, de domination…).
Il y a de nombreuses raisons de rejeter le paternalisme comme attitude moralement acceptable, que ce soit au nom de la liberté de chacun ou de l’égalité de tous…
7. Pourquoi l’impartialité ne suffit pas en morale
Moralité et impartialité
L’impartialité semble fonder toute théorie morale: il semble exister un conflit interne entre traiter tout le monde de façon égale et accorder un traitement particulier envers soi et ses proches (entre obligations générales envers tous et les obligations particulières envers nos proches).
L’impartialité est nécessaire…
L’altruiste le plus dévoué est admiré parce que la partialité existe, sinon on ne louerait pas, il n’aurait pas de valeur morale. Quelques exemples :
- un noir et un blanc se noient, X sauve le blanc en raison de sa proximité « raciale » avec lui, il est certainement « altruiste » puisqu’il risque sa vie, mais sa conduite est-elle « morale »?
- A) La sœur de Y1 et un inconnu se noient, Y1 décide de sacrifier sa vie pour sa sœur, il se soucie de ses proches, sa conduite est-elle « immorale »?
B) La sœur de Y2 et un inconnu se noient, Y2 décide de sacrifier sa vie pour sauver l’inconnu,
il est impartial, sa conduite est-elle morale?
La morale pourrait-elle exiger de sauver un inconnu plutôt que sa sœur ? Il semblerait que l’on ne puisse pas toujours donner une préférence à la morale étendue comme forme d’impartialité.
…mais elle n’est pas suffisante
On ne peut pas résumer la morale à l’impartialité, elle n’est pas suffisante pour circonscrire le domaine de la moralité. Ce principe nous dit de nous traiter réciproquement mais pas comment le faire, il ne dit pas de nous traiter bien, on pourrait aussi la respecter en se traitant aussi mal les uns les autres. Le principe de considération égale a un contenu, il nous demande de traiter tout le monde aussi bien : nous devrions le respecter pour être « moraux ».
8. Les trois principes d’éthique minimale
Ils sont formulés de la façon suivante:
- considération égale de la voix des revendications de chacun dans la mesure où elles possèdent une valeur morale impersonnelle.
- Principe d’indifférence morale du rapport à soi-même.
- Principe de non-nuisance.
Pourquoi trois principes ? Le second principe n’est pas compris dans le principe de non-nuisance, il n’est pas redondant, les autres principes ne sont pas suffisants. Les principes 1 et trois ne se confondent pas ( je peux ne pas vouloir nuire aux marginaux, prostituées mais ne pas considérer leurs revendications au même titre que les autres).
9. Qu’est-ce qui distingue l’éthique minimale des autres morales minimales ?
Libéraux et communautariens
Le communautarien « minimaliste moral » souhaite que l’on arrête d’imposer (par la force ou autre) notre vision du bien et du juste à des communautés différentes. Ce minimalisme moral est seulement extérieur du point de vue des autres communautés il ne concerne pas les « affaires intérieures ». Elle ne rentre donc pas en compte dans notre sujet.
L’asymétrie du juste et du bien
Le minimalisme moral libéral n’a rien contre l’intervention de l’État dans les questions du juste (grands principes constitutionnels, affaires de redistribution des ressources…) c’est parce que pour lui un certain accord à leur propos entre personnes « raisonnables » et « rationnelles » n’est pas inconcevable.
Objections au minimalisme moral libéral
Comment la neutralité morale pourrait-elle épargner nos conceptions du juste alors que ces dernières sont au moins aussi divergentes que nos conceptions du bien ?
Réponses libérales
Il existe deux versions du minimalisme moral libéral:
- Celle qui justifie la neutralité à l’égard du bien en partant d’une asymétrie entre le juste et le bien et en mettant en avant un objectif de stabilité politique.
- Celle qui ne reconnaît pas cette asymétrie et ne fait pas de la stabilité politique la justification ultime de la neutralité morale.
Politique ou moral?
Les deux relèvent du politique et non du moral. Elles ne sanctionnent pas les jugements d’ « immoralité » de la sphère privée sur des conduites qui ne concernent pas autrui. Même la seconde repose sur un principe politique (égal respect) et non moral (la stabilité). Elles restent dans le maximalisme moral même si elles sont minimalistes du point de vue politique. L’éthique minimale s’en distingue pour deux raisons:
- Sa portée est différente: L’éthique minimale est plus morale que politique. Elle applique aux relations privées, non réglées par l’État, le principe de neutralité à l’égard de ce que chacun fait de sa propre vie du moment qu’il ne nuit pas à autrui.
- Sa justification est différente: elle reste neutre à l’égard de la vie bonne parce qu’ils n’ont aucune importance morale dans la mesure où ils ne concernent que le rapport à soi-même.
10. Éthique minimale et libertés individuelles
Paradoxe de la libération sexuelle : d’un côté libéralisation et démocratisation de plus en plus forte de l’homosexualité et de l’autre tendance à la condamnation du sadomasochisme, répression de la pornographie, de la prostitution…
Le consentement n’est pas critère de la licéité ou l’illicéité des actes: prostitution, sadomasochisme, ventes d’organes, lancers de nains… sont réprimés même entre personnes consentantes. Certains ont défendu ce traitement par la notion de « dignité humaine » qui n’est pas plus convaincante selon Ogien. D’après la Cour européenne, les jeux sadomasochistes sont condamnés au nom des « risques pour la santé » non pas au nom de la « dignité humaine », la limitation de l’accès de la pornographie aux mineurs a plutôt pour but de « protéger leurs cerveaux »…
La libéralisation et la criminalisation ne peuvent pas être conciliées sous un concept unique (consentement ou dignité humaine), cette justification est souvent perverse, contradictoire dans le domaine de la sexualité.
Consentement
Jeremy Bentham au début du 19e défend l’idée que les relations sexuelles de quelque genre que ce soit ne devraient plus être punies par la loi du moment qu’elles étaient le fait de personnes consentantes. Idée que l’on retrouve chez Mill.
Pourtant cette idée ne s’est jamais imposée ni en droit ni dans les idées communes, même dans les sociétés démocratiques : on peut consentir sans avoir pris en compte tout ce que cela implique. Peut-on dire que celui qui « accepte » de travailler dans des conditions inhumaines pour un salaire dérisoire a vraiment consenti si c’est son seul choix pour survivre ?
Il faut faire attention aux paradoxes disant qu’on ne peut jamais consentir parce qu’ils empêchent la moindre distinction entre ce qui est subit sous la contrainte physique directe et ce qui est fait dans des conditions de choix limités ou sous l’ « influence » amoureuse (et non la sidération psychologique)… il semble que c’est exactement ces confusions qui sont faites dans les affaires sexuelles.
Ogien ne prétend pas définir le consentement, mais pour lui une approche minimaliste peut nous aider à y voir plus clair dans certaines questions autour de cette notion. Il distingue deux genres de cas:
- lorsque la notion de présence ou d’absence de consentement est contenue analytiquement (par définition) dans la qualification même d’une infraction. Ex: le vol ou le viol. On ne peut pas consentir à un viol ou à un vol.
- Quand la notion de présence ou d’absence de consentement n’est pas contenue « analytiquement » ou par définition quant à la qualification même de l’infraction. Ex: homicides et coups et blessures. Dans le cas des matches de boxe, des duels, interventions chirurgicales ou encore pour le suicide assisté. La question du droit moral dans ces cas est très complexe, à quelles conditions le consentement pourrait-il annuler le tort, dans quelles conditions l’homicide auquel la victime a consenti pourrait-il être considéré comme n’ayant rien d’illégal ou d’immoral ?
Le débat ne fait pas consensus, en France l’euthanasie et les duels sont sanctionnés par la loi et si l’on suit les arrêts de la Cour européenne, les actes masochistes le seront aussi.
La question d’identification du consentement se pose. Trois choses à éviter dans les critères d’identification du consentement selon Ogien, ils ne doivent pas être :
- Autodestructeurs: si exigeants qu’ils anéantissent la possibilité même du consentement.
- Contradictoires: dire que « non » c’est « non » mais que « oui » n’est pas « oui ».
- Arbitraires
Conception minimaliste du consentement : Respecter les clauses de consentement pourrait donc revenir à éviter de causer des torts à autrui ou à le traiter de façon inégale.
La dignité humaine contre le consentement
L’argument est contradictoire, il dit que de toute façon le consentement des partenaires (dans le cas de la prostitution ou du porno par ex) n’existe pas et que de toute façon, il n’a aucune valeur morale.
Ils affirment que la prostituée ou l’actrice X ne consentent jamais vraiment, qu’elles sont toujours contraintes d’une façon ou d’une autre (matériellement ou psychologiquement). Leur définition du consentement est trop exigeante et trop contradictoire pour Ogien: pour eux le critère verbal est insuffisant pour le consentement mais suffisant pour le non-consentement.
De plus lorsque des prostituées ou actrices X les accusent de condescendance ou de conception trop exigeante du consentement ils répliquent que de toute façon leur consentement ne suffit pas parce qu’il s’agit d’activités « objectivement immorales ». Ils jouent sur deux terrains différents, ce qui pourrait montrer le caractère idéologique de leur propos.
D’autres sans jouer sur deux terrains se contentent de dire que cela va à l’encontre de la « dignité humaine » même lorsque ces actes sont consentis. Pourtant ces actes lorsqu’ils sont gratuits (relations sexuelles, don d’organe), ne soulèvent pas la même objection.
Comment la valeur morale d’un acte peut-elle changer radicalement seulement parce qu’il cesse d’être gratuit ?
Arendt : la différence entre méchanceté et mal radical, c’est que la simple méchanceté est toujours intéressée alors que le mal radical est désintéressé.
Pour certains le mal n’est pas d’avoir beaucoup de relations sexuelles avec différents partenaires mais le fait que ces relations soient rémunérées. Pour les puritains c’est la multiplication des relations qui est mal, la gratuité aggraverait même le blâme comparé à celle qui le fait sous contrainte économique.
Autre ex: les mères porteuses sont blâmées parce qu’elles commercialisent des choses « sacrées » (grossesse, maternité…) et lorsqu’elles le font gratuitement pour un couple stérile on trouve d’autres raisons de les blâmer (bien-être de l’enfant…). Le prétexte d’atteinte à la dignité humaine est donc insuffisant, il est souvent porté par des autorités religieuses ou conservatrices qui veulent réaffirmer l’existence d’un ordre transcendant.
L’éthique minimale n’est pas « fondée » sur le consentement considéré comme une valeur absolue mais justifiée en gros par des principes de non-nuisance, de considération égale et d’indifférence morale du rapport à soi-même. L’idée est que l’on devrait être libre de disposer de son corps et de son existence, ou de mener sa vie comme on l’entend, du point de vue sexuel entre autres, du moment qu’on ne cherche pas à nuire à autrui.
- Le projet minimaliste est plausible, sa principale victime serait cette convergence des jugements supposée « penchant universel » à étendre les limites de la police morale.
Conclusion : Critique de la police morale
Dans nos sociétés démocratiques, laïques et pluralistes, la liberté de faire ce qu’on veut de sa propre vie du moment qu’on ne nuit pas à autrui y est toujours fermement contestée, tantôt au nom de la « dignité humaine », tantôt au nom de la « nature humaine ». Ces interventions répressives de l’État peuvent être qualifiées de « paternalisme moral » ou de « police morale ».
L’idée centrale du livre : ce que nous faisons de nous-mêmes n’a pas d’importance morale tant que nous ne causons pas de tort direct à autrui. Cette conception repose sur trois principes seulement : indifférence morale du rapport à soi-même, non-nuisance à autrui, égale considération de chacun.
Le but n’est pas de régenter la vie de chacun mais d’affirmer des principes élémentaires de coexistence des libertés individuelles et de coopération sociale équitable. Pour Ogien, il n’existe aucune raison de ne pas appliquer aux jugements moraux le minimalisme moral.
super utile !!! la fiche est bien détaillée et super bien expliquée merci bcp!!
RépondreSupprimerAvec plaisir, j'espère que ça pourra t'aider pour les concours :)
Supprimermerci!
RépondreSupprimeravec plaisir :))
SupprimerJ'ai trouvé la partie sur le consentement très intéressante
RépondreSupprimerJe pense que c'est vraiment un des points forts du travail d'Ogien !
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