La marchandise et son caractère illusoire : le fétichisme chez Marx
Le Caractère fétiche de la marchandise et son secret est un extrait du Livre I du Capital, publié séparément par les éditions Allia. Le chapitre a beau être bref (une trentaine de pages), il est particulièrement dense et difficile à décortiquer lorsqu’il est abordé seul, sans les développements qui le précèdent et le vocabulaire adéquat. Le but de cet article est donc de proposer une lecture d’ensemble de ce passage, en explicitant les principales notions mobilisées par Marx, afin de montrer que la marchandise, loin d’être une réalité simple et évidente, est une forme sociale complexe dont le fonctionnement tend spontanément à se dissimuler.
Dans ce texte, Marx problématise la marchandise : « [elle] apparaît au premier coup d’œil [comme] quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même » : c’est précisément cette évidence qu’il faut interroger. « Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques » (page 9), il s’agit alors de montrer comment une chose utile, matérielle et sensible devient, dès lors qu’elle prend la forme marchandise, le support d’un rapport social qui lui donne un caractère énigmatique.
Pour comprendre comment l’on passe de la trivialité au métaphysique, il faut d’abord poser quelques définitions. Marx distingue d’abord la valeur d’usage et la valeur. La valeur d’usage désigne l’utilité concrète d’une chose : sous cet aspect, la marchandise n’a rien d’énigmatique, elle répond à un besoin et elle est le produit d’une activité humaine appliquée à une matière. La difficulté commence avec la valeur, c’est-à-dire avec ce qui permet à des objets très différents d’être échangés les uns contre les autres. Il ne faut pas la confondre avec le prix, qui n’est que l’expression monétaire de cette valeur.
Marx montre ensuite que la valeur suppose une réduction des travaux concrets à une mesure commune, sous la catégorie de « travail abstrait ». Il écrit ainsi : « L’égalité de travaux qui diffèrent les uns des autres ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur caractère commun de dépense de force humaine, de travail humain en général » (page 13). Concrètement, cela signifie que des activités très différentes (fabriquer, pêcher, coudre..) sont considérées comme équivalentes dès lors qu’elles sont rapportées à une même mesure : le temps de travail humain. Dans l’échange, un vêtement et un outil peuvent ainsi être considérés comme équivalents, non pas parce qu’ils ont la même utilité, mais parce qu’ils sont rapportés à une même dépense de travail (mobilisation d’énergie humaine indépendante de la forme concrète de l’activité).
Le texte cherche alors à expliquer l’origine du fétichisme de la marchandise. À la question, d’où vient « le caractère énigmatique du produit du travail, dès qu’il revêt la forme d’une marchandise » ? Marx répond : « de cette forme elle-même » (page 11). Le problème n’est donc pas l’utilité des choses ou du travail en tant que tel, mais la manière dont les rapports sociaux se présentent dans une société marchande.
Ainsi, « les rapports des producteurs, dans lesquels s’affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d’un rapport social des produits du travail » : ce qui est en réalité un rapport social entre producteurs prend alors l’apparence d’un rapport entre choses. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le fétichisme : la valeur semble être une propriété de la marchandise elle-même, alors qu’elle exprime en réalité un rapport social déterminé entre des travaux humains : « C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles » (pages 11 et 12). Le fétichisme est cette inversion par laquelle les produits du travail paraissent détenir en eux-mêmes une valeur qui appartient en réalité aux rapports entre les hommes.
Une apparence d’autant plus puissante qu’elle se fixe dans les habitudes de l’échange. Les acteurs finissent par percevoir comme naturelle une relation qui est en réalité socialement constituée : la valeur apparaît alors comme une propriété objective des choses. Cette illusion est si tenace, que la découverte de son fonctionnement ne suffit pas à la dissiper : « la découverte scientifique faite plus tard que les produits du travail, en tant que valeurs, sont l’expression pure et simple du travail humain dépensé dans leur production […] ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses » (page 14). Le fétichisme n’est pas une simple erreur subjective parce que le savoir ne suffit pas à la corriger : c'est une illusion qui tient à la forme même sous laquelle la vie sociale s’organise dans le monde marchand.
Les relations sociales entre producteurs prennent alors la forme de rapports entre marchandises : en échangeant des biens de valeur équivalente, les acteurs perçoivent la valeur comme une propriété de la marchandise, alors qu’elle est le fruit du travail humain. C’est cette apparence de la valeur comme propriété de la chose, au sein des échanges marchands, qui fait apparaître la valeur comme une propriété naturelle de la chose.
« Puisque l’économie politique aime les Robinsonades, visitons d’abord Robinson dans son île »
Marx analyse le modèle de Robinson Crusoé, personnage fictif du roman de l’auteur anglais Daniel Defoe. Dans cet ouvrage, naufragé sur une île déserte, Robinson se trouve dans une situation d’isolement complet. Il doit donc subvenir seul à ses besoins en organisant lui-même ses différentes activités productives. Dans cette situation, il répartit ses différentes tâches (chasse, pêche, fabrication d’outils…) en leur consacrant un temps déterminé.
Il répartit alors différentes tâches (chasse, pêche, fabrication d’outils…) en leur consacrant un temps déterminé. Ces activités sont multiples et différentes, mais elles sont toutes rapportées à une même mesure : le temps de travail qu’elles exigent. On retrouve alors l’idée de travail abstrait, mais dans le cas du jeune naufragé, l’équivalence entre ces activités ne l'illusionne pas : Robinson sait exactement combien de temps chaque activité lui prend et comment ses produits renvoient à son propre travail. C’est en cela que son exemple intéresse Marx : bien que toutes les déterminations essentielles de la valeur soient présentes (diversité des travaux, mesure du temps, comparaison des activités), rien n’y prend une forme mystérieuse. Tous les rapports entre Robinson et les choses « sont tellement simples et transparents » (pages 20 et 21), les produits ne semblent pas posséder en eux-mêmes une valeur : ils apparaissent immédiatement comme le résultat d’une activité déterminée et d’un temps de travail précis.
La visite de Robinson par l’auteur permet alors de montrer que le « secret » de la marchandise ne vient ni du travail, ni de la comparaison entre activités différentes, mais de la forme sociale de l’échange. C’est parce que Robinson est seul que le rapport entre travail et produit reste directement lisible, sans passer par l’intermédiaire des marchandises.
Marx confirme cette idée par une analyse historique d’une autre forme sociale où les rapports apparaissent plus directement : la féodalité. Dans le monde féodal, « tous les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre les personnes » et non comme des rapports entre choses : les produits « n’ont en conséquence pas besoin de prendre une figure fantastique distincte de leur réalité » (pages 21 et 22). De même, dans une association d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, « les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution » (pages 24 et 25).
Ces exemples permettent à Marx d’affirmer que le fétichisme n’est pas inhérent au travail humain en général, il appartient à une forme historique déterminée dans laquelle les producteurs privés n’entrent en relation qu’à travers l’échange de leurs produits. Il le formule explicitement : « les catégories de l’économie bourgeoise sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objective […] mais ces rapports n’appartiennent qu’à cette époque historique déterminée, où la production marchande est le mode de production social » (pages 19 et 20). Le caractère problématique, obscur et mystérieux de la marchandise ne vient donc pas du travail en lui-même ni de la comparaison des activités, mais de la structure des échanges, qui conduit les producteurs indépendants à transformer leurs rapports sociaux en propriétés des choses. Le fétichisme n’est pas une fatalité inhérente au travail humain : il s’inscrit dans une forme historique déterminée d’organisation sociale.
« Le monde religieux n’est que le reflet du monde réel »
C’est dans le cadre de l’analyse du fétichisme de la marchandise qu’il faut comprendre l’analogie religieuse produite par Marx à la fin du texte lorsqu’il écrit que « Le monde religieux n’est que le reflet du monde réel » (page 25). Les représentations religieuses ne sont pas des réalités autonomes : elles expriment, sous une forme inversée, la structure effective des rapports sociaux. On parle d’inversion lorsque des productions humaines apparaissent comme autonomes et semblent déterminer en retour ceux qui les ont produites. Ainsi, dans la religion comme dans le monde marchand, des productions humaines (croyances ou valeur) apparaissent comme des propriétés des choses elles-mêmes, alors qu’elles résultent de rapports sociaux.
Marx préparait déjà cette analogie au début du texte : « Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants […] Il en est de même des produits de la main de l’homme dans le monde marchand » (page 11 et 12).
Le parallèle que fait Marx est clair : de même que dans la religion, les hommes attribuent à leurs propres productions mentales une existence indépendante, de même, dans le monde marchand, ils attribuent à leurs produits une valeur qui semble leur appartenir naturellement. Le caractère mystérieux de la marchandise n’est donc pas naturel mais issu d'une forme sociale qui fait apparaître des rapports humains comme des propriétés des choses.
Lorsque Marx ajoute qu’une société marchande trouve « dans le christianisme avec son culte de l’homme abstrait […] le complément religieux le plus convenable » (page 25), il ne faut pas comprendre que la religion produit le fétichisme économique. Par là il montre plutôt qu’une société où les individus n’entrent en relation que par l’échange de leurs produits tend à produire des formes de pensée similaires, dans lesquelles des réalités abstraites apparaissent comme autonomes et réelles.
« Mais elle ne s’est jamais demandé pourquoi le travail se représente dans la valeur »
Le texte s’achève en critiquant les économistes qui, tout en percevant certains aspects de la valeur, n’ont pas interrogé la forme sous laquelle elle se présente. L’auteur écrit ainsi que l’économie politique « a bien, il est vrai, analysé la valeur et la grandeur de valeur, quoique d’une manière très imparfaite. Mais elle ne s’est jamais demandé pourquoi le travail se représente dans la valeur, et la mesure du travail par sa durée dans la grandeur de valeur des produits » (page 27 à 30). Autrement dit, elle étudie la valeur comme si elle allait de soi, au lieu d’interroger la forme sociale qui fait apparaître le travail sous cette figure.
Une note de bas de page sur Franklin va dans ce sens : les économistes classiques aperçoivent que le travail est au fondement de la valeur, mais ils ne distinguent pas clairement le travail concret, producteur de valeur d’usage, et le travail abstrait, producteur de valeur. En oubliant cette distinction, ils naturalisent ce qui devrait être historicisé. Marx radicalise cette critique lorsqu’il affirme que l’économie moderne, après s’être moquée du fétichisme des théories mercantilistes (qui attribuaient aux métaux précieux une valeur quasi naturelle), reste elle-même « la dupe des apparences » en traitant comme naturelles des déterminations purement sociales, par exemple lorsque des instruments de travail sont pensés « par nature » comme du capital (pages 32 et 33). Les économistes « ressemblent en cela aux théologiens », puisqu’ils considèrent les institutions bourgeoises comme naturelles et les autres comme artificielles : ils abolissent ainsi l’histoire au profit d’une fausse évidence.
Le Caractère fétiche de la marchandise et son secret se clôt alors sur un renversement ironique où l’auteur fait parler les marchandises : « Notre valeur d’usage peut bien intéresser l’homme […] Ce qui nous regarde c’est notre valeur » (page 33). Cette prosopopée montre à quel point le langage ordinaire de l’économie a déjà intégré le fétichisme qu’il prétend décrire. Lorsqu’on affirme que « la valeur […] est une propriété des choses », on reconduit précisément l’illusion que Marx cherche à dissiper. D’où sa remarque ironique qui pourrait résumer l’ensemble de la démonstration, « Jusqu’ici aucun chimiste n’a découvert de valeur d’échange dans une perle ou dans un diamant » (page 33). La valeur n’est pas dans les choses comme une qualité physique qu’on pourrait isoler elle n’existe qu’au sein d’un rapport social historiquement déterminé, mais ce rapport prend, dans le monde marchand, la forme trompeuse d’une propriété naturelle des objets.
« Être un homme bien fait est un don des circonstances, mais savoir lire et écrire, cela nous vient de la nature. »
La formule de Shakespeare citée à la dernière ligne prend alors tout son sens. Feindre que « savoir lire et écrire » viendrait « de la nature », alors que cela relève manifestement d’un apprentissage social, revient à inverser l’ordre réel des choses : ce qui est produit par des rapports sociaux apparaît comme naturel, tandis que ce qui relève de la nature est renvoyé aux circonstances.
C’est précisément ce que dévoile le texte. La valeur, qui résulte de rapports sociaux déterminés entre producteurs, apparaît comme une propriété des choses elles-mêmes, tandis que les conditions sociales qui la produisent s’effacent derrière l’évidence de l’échange. Le fétichisme ne se réduit donc pas à une simple erreur de jugement, mais désigne une forme d’illusion objectivée, inscrite dans les pratiques mêmes, par laquelle des rapports entre hommes prennent la forme de propriétés des choses.
Ce déplacement engage une portée plus générale. Il ne s’agit pas seulement d’une thèse économique, mais d’une critique des catégories ordinaires par lesquelles le monde social se donne à voir. La marchandise n’est pas simplement un objet d’échange : elle constitue une forme sociale qui organise les rapports entre les individus, tout en en dissimulant le caractère social sous l’apparence d’une objectivité naturelle.
Dès lors, comprendre la valeur ne consiste pas à chercher dans les choses une propriété cachée, mais à restituer les rapports sociaux dont elle est l’expression. L’analyse du fétichisme ne se limite pas à dénoncer une illusion, elle cherche à en comprendre les conditions sociales d’apparition. En ce sens, elle ouvre la possibilité de penser ces formes comme historiques, donc transformables, et de déplacer le regard vers les conditions sociales qui les produisent.
Un article vraiment agréable à lire, qui rend un texte pourtant difficile beaucoup plus accessible sans le simplifier à l’excès. On suit facilement le raisonnement, et les explications permettent de comprendre progressivement ce qui fait la complexité de la marchandise chez Marx.
RépondreSupprimerLes exemples sont particulièrement parlants, notamment celui de Robinson, qui aide à saisir concrètement ce que Marx veut montrer. On a aussi le sentiment que le texte va au bout de son idée, en éclairant peu à peu ce qu’est réellement ce « fétichisme » dont on entend souvent parler sans toujours bien le comprendre.
Au final, une lecture à la fois claire, stimulante et très utile pour aborder ce passage du Capital avec un autre regard.
Bonjour Fiat lux, merci beaucoup pour cet avis très détaillé, je suis ravie ! Si jamais tu t'intéresses au matérialisme historique n'hésite pas à lire mon article sur Walter Benjamin, ça devrait te plaire :)
Supprimerps : Les exemples sur Robinson ne sont pas les miens mais sont issus du texte !
Bonne soirée
Très bon article !
SupprimerIl m’a bcp éclairé
Avec plaisir c'est là pour ça :)
SupprimerLien du texte de Marx : http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch1/txt4.html
RépondreSupprimerJ’aime bcp le passage sur le parallèle entre religion et économie
RépondreSupprimerCe commentaire a été supprimé par l'auteur.
SupprimerMerciii :)
SupprimerSuper article !
RépondreSupprimerMercii
SupprimerExcellente vulgarisation à l'égard de ce sujet. Ça me motive à lire plus de Marx!!
RépondreSupprimerMerci beaucoup Sophie je suis contente d'avoir ton retour :)
Supprimersuper
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