L’histoire du viol comme hiérarchisation sociale des corps : lecture de l’ouvrage de Vigarello


Dans son ouvrage L’Histoire du viol, Vigarello propose une analyse historique de la manière dont la société française définit, juge et hiérarchise les violences sexuelles. Cette analyse, qui s’étend de l’Ancien Régime à la période contemporaine, ne se limite pas à une simple histoire de l’évolution du droit, elle montre que la définition du viol dépend des représentations du corps, du sujet et de l’ordre social d’une époque. Au fil de l’ouvrage, nous constatons donc que la gravité des viols ne dépend pas tant de la violence de l’acte que de la valeur sociale attribuée à la victime, ce qui entraine des différences de considérables dans la reconnaissance des faits et le traitement des victimes. Le viol n’apparaît pas (seulement) comme une violence contre une personne, mais comme une atteinte dont le sens dépend du statut du sujet qui la subit. 


Ces différences de traitements révèlent le caractère social du viol, il n’est pas seulement vu comme une atteinte à un corps abstrait mais aussi (et surtout) comme atteinte à un « corps social », c’est-à-dire un corps qui représente un rang, une fortune, un statut, une réputation, une « dignité »… autant de facteurs qui influencent la manière dont les faits sont reconnus, poursuivis ou minimisés. Cette hiérarchie des corps traverse ainsi l’histoire du viol de l’Ancien Régime (où la justice distingue explicitement le traitement des victimes selon leur rang et leur condition) jusqu’au XXe siècle sous des formes plus implicites. Le travail de Vigarello montre que malgré une évolution dans la conception du viol (liée à l’honneur et au statut social, puis centré sur la personne et enfin sur la liberté du corps), ces différences de traitement liées à la « valeur sociale » des corps persistent. Nous proposons alors de lire L’histoire du viol comme l’histoire d’une hiérarchisation sociale des corps. Cet axe de lecture nous permettra ainsi, tout en comparant les différentes périodes présentées par Vigarello, de montrer les effets contemporains sur notre perception du viol.


Dans l’Ancien Régime, le viol n’est pas défini comme atteinte à un corps individuel mais comme infraction à un ordre social. La gravité du viol dépend de la « qualité » des personnes (agresseur comme agressé), cette idée va de pair avec celle d’une société d’ordre : tous les individus « ne se valent pas », le droit ne protège pas des individus égaux mais des positions sociales. La violence n’a pas le même sens (et n’est donc pas jugée de la même manière) si la victime est une femme mariée, une fille vierge, une prostituée, une servante… c’est la « dignité de la personne » qui détermine la gravité du crime. Les individus ne sont pas équivalents, leur rang est décisif et cette hiérarchie est d’ailleurs assumée par le droit : c’est ce qu’illustre Vigarello en citant Muyart de Vouglans (avocat français de l'époque) « Le viol peut être commis contre toutes sortes de personnes du sexe… Il est puni avec plus ou moins de rigueur suivant [leur] qualité. ». Le rang de l’agresseur est également essentiel : la violence du serviteur contre sa maîtresse est jugée de façon plus grave parce qu’il remet en cause l’ordre social alors la violence du maître contre la servante est moins poursuivie et d’avantage acceptée : le viol est donc pensé comme un trouble à l’ordre social plus qu’une atteinte à une personne.


Le corps est donc investi d’un capital social (honneur, réputation, virginité), le viol d’une femme vierge est plus sévèrement puni parce qu’il lui fait perdre de la valeur sur le marché matrimonial, tandis que le viol d’une prostituée est (presque) systématiquement abandonné : plus une femme est « honnête » ou vierge plus le viol est vu comme grave et indignant, à l’inverse, plus elle est diffamée ou « socialement inférieure » plus il est minimisé voire nié. Ceci explique alors l’importance accordée à la virginité à cette époque qui est une forme de pureté morale et (surtout) une condition essentielle du mariage. Le viol ne constitue pas (qu’)une violence physique, il est un acte qui modifie la valeur sociale des corps de la victime dans la mesure où il compromet sa réputation et diminue ses chances d’être mariée. Ainsi, la peine encourue peut être plus sévère lorsque la victime est vierge parce que l’acte atteint un corps considéré comme particulièrement précieux. C’est pour cela que certaines familles préfèrent taire le viol plutôt que de rendre publique une atteinte qui risquerait de diminuer les chances de mariage de leur fille, ce qui montre que le crime affecte autant l’ordre familial et social que la personne elle-même.


Cette idée de valeur des corps est pleinement assumée par la loi elle-même qui parle du viol comme d’un vol : les textes de lois utilisent explicitement le mot « rapt ». Le corps d’une femme est alors une propriété mais ce corps ne lui appartient pas pour autant : c’est à la famille de sauver son honneur, si la femme n’a pas su défendre son corps (comme on défendrait sa bourse de brigands) on lui en veut. Le viol est donc perçu comme un crime social, une atteinte à l’honneur d’une famille qui fait perdre à la victime une valeur sociale. C’est en partie parce que le viol est un vol sous l’Ancien Régime, qu’il est souvent réglé de façon infra juridique : les familles s’accordent sur des indemnités financières. L’Ancien Régime propose alors un exemple de hiérarchisation (totale et assumée) des corps, la gravité du viol dépend de la valeur sociale de la victime, les viols sont considérés selon des critères précis : qualité de l’agresseur et de la victime, « dignité » de la victime, réputation… Le viol apparaît avant tout comme un crime social et moral dont la violence est atténuée (voire ignorée).


À la fin du XVIIIe et au début du XIXe, la réécriture des codes témoigne d’une prise de conscience juridique : on y fait disparaitre le mot « rapt », on revendique l’autonomie de la femme et on parle du viol comme un crime contre la personne. Pourtant, malgré la suppression de toute mention explicite à la hiérarchie sociale des corps dans le droit, les représentations restent figées : on remet en cause la moralité de la victime, on doute du consentement, on exige des preuves physiques de résistance. La médicalisation de la procédure modifie le soupçon sans le supprimer : l’absence de trace ou de témoins bénéficie à l’accusé et fragilise la parole de la victime. La victime est rarement crue, la grande majorité des viols reconnus par la justice se produisent dans des lieux publics, de jour, et disposent d’un grand nombre de témoins. 


La victime est encore jugée comme un corps situé socialement dont la réputation et la moralité influencent la crédibilité. La hiérarchie se déplace sans disparaître, on passe du rang social, de la naissance et du statut, à la moralité ou respectabilité. Les femmes jugées « trop libres » sont moins crues, les enfants sont plus facilement crus (d'après l'auteur 23% d’acquittement contre 55% chez les adultes) : on maintient des différences de traitement tout en affirmant l’égalité juridique. Il en va de même pour l’honneur : le viol est encore perçu comme une atteinte à la famille, le sentiment de honte ne quitte pas les victimes et certaines plaintes déposées par des femmes sont rejetées sous prétexte qu’il reviendrait à un homme de leur entourage (mari, frère, père…) de « sauver leur honneur ». 


Ce décalage entre droit et représentation structure la majorité du XIXe : si le corps féminin n’est plus officiellement associé à une propriété masculine (père, mari, frère), l’honneur et la honte restent omniprésents, et la plainte demeure liée à l’idée d’honneur familial et de respectabilité sociale de la victime. La loi change plus vite que les représentations : le droit cesse de hiérarchiser explicitement les corps mais la société continue de le faire.


C’est à cette époque que se construit la figure sociale du violeur : le viol est associé à certains milieux (classes populaires, monde ouvrier, figures marginales) : l’idée que la brutalité sexuelle appartient d’avantage à ces groupes est largement répandue. Cette construction du violeur type se fonde sur des critères sociaux et fonde une nouvelle hiérarchie implicite : quand un accusé est jugé « respectable », instruit, bourgeois, on doute d’avantage de la victime en jugeant le crime incompatible avec le statut social de l’accusé. Cette hiérarchisation des hommes protège implicitement certains groupes (socialement plus hauts) tout en stigmatisant d’avantage les victimes par la création d’inégalités dans la reconnaissance des violences.


L’égalité juridique introduite par la réécriture des textes n’implique donc pas une égalité réelle des corps qui restent toujours socialement situés. Le statut social est doublement décisif : on hiérarchise à la fois la valeur des corps féminins et la crédibilité des corps masculins : certaines femmes sont plus difficilement perçues comme des victimes tandis que certains hommes sont plus facilement innocentés.


Au cours du XXe siècle, l’auteur relève une insistance sur l’autonomie du corps : « mon corps est à moi », le viol est pensé comme une atteinte à l’intégrité de la personne indépendamment de son sexe ou de son statut (reconnaissance de la victime masculine, du viol conjugal, viol entre personnes de même sexe…). Néanmoins, cette vision « nouvelle » du corps n’est pas sans rappeler l’idée de rapt : le viol est encore perçu comme une prise de possession, l’idée du corps comme propriété ne disparait pas complètement, le violeur est alors celui qui a volé le corps d’autrui. L’idée d’honneur et de honte ne disparaissent pas plus que le soupçon systématique sur la véracité du témoignage. Le procès d’Aix-en Provence en témoigne : les deux victimes ont explicitement dit non et ont frappé un des agresseurs avec un marteau, la justice cherche quand même a prouver leur consentement en tenant pour suspect que deux femmes campent seules au fond des bois. 


L’histoire du viol, telle que la rapporte Vigarello, peut se lire comme une différenciation persistante des corps qui, bien qu’abolie par la loi, persiste sous des formes renouvelées. Les transformations juridiques du viol n’impliquent pas une rupture avec la perception sociale du crime dont la valeur sociale du corps influence la reconnaissance et le jugement des violences. Si l’analyse de l’auteur est éclairante, elle laisse dans l’ombre certaines hiérarchies sociales contemporaines. 


En effet, Vigarello met l’accent sur l’extension de l’égalité juridique et la volonté d’inclusion des victimes au XXe siècle, or à travers cet ouvrage, l'auteur n’a de cessé de montrer que le droit change plus vite que les représentations. Malgré cette volonté du droit français de faire de la victime du viol une victime « sans corps » (indépendamment de son mode de vie, genre, origine, orientation ou catégorie sociale), il serait illusoire de croire que ces facteurs n’ont aucune influence sur le jugement et la plainte du viol. Cette persistance des hiérarchies trouve écho dans des usages politiques contemporains des violences sexistes et sexuelles : certains discours tendent à sélectionner certaines figures de victimes (femmes blanches, « respectables ») et certains profils d’agresseurs (immigrés) à des fins idéologiques. C’est le cas de certains discours d’extrême droite qui instrumentalisent la figure du violeur pour alimenter une rhétorique selon laquelle l’immigration serait la cause de (presque) tous les viols. 


Ainsi, la vision du viol reste fortement marquée par des distinctions implicites entre les victimes, jugées selon le positionnement social de la victime mais aussi de l’agresseur. Le viol commis par une femme sur un homme, bien que reconnu juridiquement, reste encore largement perçu comme peu crédible. De même, les travailleuses du sexe sont souvent moins reconnues en victimes à cause de leur statut social, leur parole est plus facilement mise en doute comme si leur corps « valait moins » qu’un autre. Ces exemples confirment l’hypothèse centrale : l’égalité juridique ne crée pas une rupture nette, la reconnaissance du viol reste socialement hiérarchisée. 


Commentaires

  1. 13 intéressant sur le corps qui est vraiment politique

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    1. Merci Inès
      Un texte très convaincant qui donne vraiment envie de lire Vigarello. L’angle choisi, celui de la hiérarchisation sociale des corps, éclaire efficacement l’ensemble de l’ouvrage et permet de comprendre pourquoi les inégalités de traitement persistent malgré les évolutions juridiques.

      La progression est claire, les exemples sont bien choisis, et le lien avec les enjeux contemporains rend la lecture particulièrement pertinente. Un article à la fois accessible et exigeant, qui réussit à faire sentir la profondeur du problème sans l’alourdir.

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    2. Merci infiniment pour toutes tes contributions Fiat lux, je suis contente que tu apprécies mon travail :))

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  2. C’est bien de l’avoir rattaché à l’instrumentalisation du viol par l’ed

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  3. Je viens de découvrir ton blog c’est top ce que tu fais

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  4. Où est-ce qu'on peut trouver le livre ?

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    1. s'il vous plait

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    2. Bonjour, l'ouvrage est publié aux éditions seuil : https://www.seuil.com/ouvrage/histoire-du-viol-xvie-xxe-siecle-georges-vigarello/9782020262668

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